L'Heuristique: Journal des étudiants de l'ÉTS

La Charte des valeurs « péquistes »

Novembre 2013 » Opinions » Par Félix-Antoine Tremblay, étudiant de génie de la construction, chef de pupitre du JETS

Le 19 août dernier, le Journal de Montréal dévoilait en primeur une « fuite » de la part du gouvernement Marois. Celle-ci portait sur la controversée Charte des valeurs québécoises. Malgré les nombreux débats suscités par celle-ci, c’est seulement le 10 septembre que Bernard Drainville en a fait l’annonce officielle, confirmant de ce fait la teneur de la prétendue fuite et renforçant du même coup les rumeurs d’ébruitement volontaire. L’ébauche n’a rien d’avant-gardiste en soi, se contentant de statuer sur quelques consensus sociaux, hormis son statut sur les signes ostentatoires, lequel est fortement contesté. Son nom suscite également une grogne importante de la part de plusieurs individus dont certains qualifient même le projet de nationalisme ethnique. Une chose est sure : il est difficile de nier que la proposition péquiste est improvisée et fortement incohérente, nonobstant sa position sur la laïcité, ouverte ou stricte.

Improvisation

D’entrée de jeu, la Charte n’offre aucune réponse aux problèmes soulevés par le Parti québécois, notamment quant à une possible menace quant à l’égalité femme-homme et à la laïcité de l’État. Le gouvernement est d’ailleurs incapable de prouver que ces problèmes sont importants ou même réels. Aucune étude n’a été fournie par ses représentants et représentantes pour l’appuyer. De plus, tout semble indiquer que la Charte sera déboutée par les tribunaux et aucune évaluation juridique n’a été présentée à sa défense. Quant à son contenu, on ne peut pas dire qu’elle va beaucoup plus loin que les mesures déjà en place, notamment sur les accommodements raisonnables où elle se limite à mettre sur papier les précédents judiciaires. Le seul sujet sur lequel le projet bouscule tangiblement le statu quo est le port de signes ostentatoires. Alors que la Commission Bouchard-Taylor recommandait d’interdire celui-ci chez les employés et employées de l’État en position de pouvoir coercitif, le Parti québécois va plus loin et vise l’ensemble de la fonction publique, jugeant unilatéralement que celui-ci menace la laïcité de l’État. Quant au nom du document, si le Parti québécois avait promis une Charte de la laïcité l’automne dernier, c’est plutôt à une Charte de valeurs québécoises qu’a eu droit son électorat. En effet, le parti au pouvoir, lui-même affublé du vocable « québécois », a choisi de lui ajouter une saveur particulièrement nationaliste en la nommant ainsi, plusieurs individus qualifiant même le tout de nationalisme ethnique. Ces valeurs si propres et chères aux Québécois et aux Québécoises se limitent en fait, selon le Parti québécois, à trois points : l’égalité femme-homme (Charte des droits et libertés de la personne), la primauté du français (Loi 101) et la séparation de l’État et de la religion (Révolution tranquille). Considérant que ces valeurs sont d’ores et déjà bien implantées et respectées par le peuple québécois, il est parfaitement légitime de questionner l’utilité d’un tel projet. Il semble que cette tentative de débat social, selon les dires de plusieurs ministres péquistes, est plutôt une démonstration de propagande électoraliste.

Incohérence

Il est difficile d’adhérer aux prétentions gouvernementales quant à la laïcité alors qu’aucune mesure appréciable ne la défendra. Avant de s’en prendre aux minorités visibles, il aurait été particulièrement intéressant de voir le gouvernement s’attaquer à de vraies menaces à la laïcité de l’État. Il est important de savoir qu’au Québec, plusieurs assemblées démocratiques sont précédées d’une prière et que la messe est toujours offerte dans l’enceinte de nombreux édifices publics. Il ne faut pas non plus oublier que les institutions religieuses font l’objet d’avantages fiscaux, notamment quant aux taxes foncières et aux taxes scolaires. On évalue les lieux de culte à 1,2 milliard de dollars en valeur foncière non taxable, seulement pour la ville de Montréal. Ensuite, comme aux États-Unis, la constitution canadienne pose d’emblée la suprématie de Dieu sur ses sujets, il est toutefois à parier que ministre Drainville ne qualifierait pas celle-ci de patrimoine culturel, à la différence du crucifix de l’Assemblée nationale. En effet, le symbole phare de la suprématie de Dieu : le crucifix installé à cet effet par Maurice Duplessis en 1936, fait partie du patrimoine québécois, selon le député de Marie-Victorin. Intriguant de voir qu’en toute laïcité, le patrimoine religieux québécois a préséance sur celui des « autres ». Si ce crucifix n’était pas suffisant, il faut ajouter à celui-ci l’ensemble des « signes ostentatoires » présents dans les bâtiments publics, lesquels sont souvent biens plus apparents qu’une kippa ou qu’une croix légèrement surdimensionnée.

Bien que le débat social en cours semble porter sur la Charte des valeurs québécoises, il faut se rendre à l’évidence. Celui-ci a plutôt pour objet la laïcité ouverte ou stricte. Cette incompréhension porte souvent à des préjugés erronés, plaçant d’un côté des « multiculturalistes niant tout patrimoine » et de l’autre des « nationalistes xénophobes ». Dans les faits, rares sont ceux et celles qui, en défaveur de la Charte, sont contre la laïcité de l’État et inversement, ceux et celles qui, en faveur de la Charte, sont pour les passe-droits fiscaux aux institutions religieuses et la présence du crucifix à l’Assemblée nationale. Dans l’ensemble, il est clair que ce brouillon est une improvisation incohérente de la part d’un gouvernement à la recherche d’un mandat majoritaire, misant sur la peur d’une invasion islamique. En aucun cas, une position sur la Charte des valeurs « péquistes » n’est une position sur la laïcité, car il faudrait pour commencer que celle-ci porte réellement sur ce sujet.